Analyse des changements dans le système de formation agricole béninois

Comment la réforme de territorialisation de l’agriculture et de la formation agricole et rurale (FAR) au Bénin se traduit-elle concrètement dans les territoires ? À la demande du réseau national ABéFAR, une étude de recherche-action menée par les apprenants du master MIFAR en novembre 2025, apporte un éclairage précieux sur les transformations en cours, les perceptions des acteurs et les conditions nécessaires à une FAR mieux arrimée aux réalités agricoles locales. Retours sur cette formidable expérience collective et sur les principaux résultats obtenus.

De la commande institutionnelle à la construction de la problématique

À la demande de l’Association Béninoise de la Formation Agricole et Rurale (ABéFAR), une étude a été conduite par les apprenants de la quatrième promotion du Master International en Ingénierie de la Formation Agricole et Rurale (MIFAR). Cette recherche s’inscrit dans le cadre du module présentiel consacré aux acteurs de changement dans les systèmes de formation, et vise à analyser les mutations en cours du système béninois de formation agricole et rurale (FAR), les recompositions du rôle des acteurs et les modalités de construction de la demande de formation, à partir du cas du Pôle de Développement Agricole (PDA) n°7.

Ces changements s’inscrivent dans la politique nationale de territorialisation et de spécialisation du développement agricole, engagée au Bénin depuis 2016, structurée autour de sept Pôle de Développement Agricole . Cette réforme ambitionne de rapprocher les politiques agricoles des réalités territoriales, tout en réorganisant les dispositifs de conseil, de formation et d’appui à l’insertion.

L’étude a été menée selon une démarche de recherche-action, mobilisant 22 apprenants – dont 7 femmes – issus de 12 pays africains (Bénin, Togo, Sénégal, Cameroun, RDC, Madagascar, Mali, Burkina Faso, Niger, Guinée, Côte d’Ivoire et Tunisie). Pendant douze jours, les étudiants ont conduit des investigations de terrain dans la commune d’Allada, sous l’encadrement scientifique de la Professeure Betty Wampfler (Institut Agro Montpellier, France) et du Professeur Mohamed El Amrani (École Nationale d’Agriculture de Meknès, Maroc).

Cette immersion s’inscrivait dans l’unité d’enseignement : « Acteurs de changement dans un système de formation : enjeux, rôles et postures », avec une double finalité scientifique et pédagogique.

Les étudiants sont allés à la rencontre d’une diversité d’acteurs : jeunes producteurs et productrices, chefs d’exploitation, femmes rurales, organisations professionnelles agricoles (OPA), entreprises privées (agroalimentaires, conseil, services), institutions financières, collectivités territoriales, ainsi que des acteurs de la formation et du conseil agricole.

La problématique centrale ayant guidé la réflexion est la suivante :

Comment les changements induits par la politique de territorialisation du développement agricole et de la formation agricole et rurale au Bénin s’articulent-ils aux réalités, aux pratiques et aux besoins des acteurs agricoles des territoires ?

Promotion du master MIFAR 2025/2026

Objectif de l’étude

L’étude poursuivait les objectifs spécifiques suivants :

  • analyser les transformations institutionnelles du système de formation agricole induites par la territorialisation du développement agricole ;
  • comprendre les rôles, les interactions et les rapports de pouvoir entre les différents acteurs impliqués dans le Pôle de Développement Agricole 7 ;
  • recueillir les perceptions, les besoins réels de formation et les logiques de construction de la demande de formation ;
  • formuler des pistes de réflexion et d’amélioration à l’intention de l’ABéFAR et des acteurs de la FAR au Bénin.

Sur le terrain

Méthodologie et démarche de recherche

Pour répondre à la commande professionnelle de l’ABéFAR, l’équipe a adopté une démarche qualitative, compréhensive, participative et systémique, cohérente avec les principes de la recherche-action.

Zone d’étude et acteurs enquêtés

L’étude a été menée dans le Pôle de Développement Agricole n°7, plus précisément dans les communes d’Allada et de Tori, notamment autour du Lycée Agricole Médji de Sékou.

L’échantillon, raisonné et diversifié, tenait compte de la pluralité des acteurs, de leur dispersion territoriale et des contraintes temporelles. Il comprenait :

  • chefs d’exploitation (hommes et femmes),
  • jeunes en formation ou récemment installés,
  • organisations professionnelles agricoles,
  • acteurs du conseil et de la formation,
  • institutions territoriales, notamment l’ATDA.

Sur le terrain

Méthodes de collecte et de traitement des données

Plusieurs outils et méthodes ont été combinés :

  • analyse documentaire (politiques agricoles nationales, textes de réforme, documents ABéFAR et Réseau FAR) ;
  • élaboration d’une grille d’analyse et de guides d’entretien adaptés à chaque catégorie d’acteurs ;
  • entretiens semi-directifs individuels, conduits selon la méthode de la « boule de neige » ;
  • entretiens collectifs (focus groups) avec des groupes de femmes, d’hommes et de responsables d’OPA ;
  • observations directes à travers des visites d’exploitations et de centres de formation.

Les données ont été intégralement retranscrites, analysées de manière thématique, puis synthétisées par type d’acteur sous forme de supports visuels. Une restitution collective des résultats a été organisée en plénière, suivie de recommandations adressées au commanditaire.

Principaux résultats de l’étude

Une dynamique territoriale portée par une agriculture diversifiée

Les enquêtes menées auprès de 67 acteurs à Allada et Tori révèlent un écosystème agricole dynamique, reposant sur la fonctionnalité de l’ATDA, l’engagement des acteurs locaux et l’accès aux ressources naturelles. L’agriculture y est diversifiée, articulant la culture de l’ananas – filière emblématique du PDA 7 – avec des productions associées (maïs, manioc, maraîchage, élevage).

Cette diversification est perçue par les acteurs comme un levier essentiel de sécurité alimentaire, de gestion des risques économiques et de préservation des ressources, notamment à travers des pratiques agroécologiques.

Transformations institutionnelles du système agricole et de la FAR

La réforme engagée depuis 2016 marque une rupture avec l’ancien modèle centralisé de vulgarisation (CARDER), au profit d’un modèle territorialisé structuré autour des PDA. Elle se traduit par :

  • une priorisation des filières selon les spécificités agroécologiques locales ;
  • la création des Agences Territoriales de Développement Agricole (ATDA) ;
  • un recentrage du rôle régalien de l’État à travers le Ministère de l’Agriculture, de l’Élevage et de la Pêche (MAEP) ;
  • Une diversification des mécanismes de financement (Fond National de Développement Agricole – FNDA, institutions de microfinance, projets et programmes)

Évolution et inquiétudes au sein la de formation agricole et rurale

La FAR connaît une mutation profonde vers une spécialisation par métier, avec :

  • la mise en place d’Unités Économiques à Vocation Pédagogique (UEVP),
  • l’intégration accrue de la formation continue,
  • la professionnalisation des enseignants,
  • la réduction de la durée de formation (3 ans pour le Diplôme Technique de Métiers agricoles – DTM).

Cependant, cette spécialisation suscite des inquiétudes fortes chez les acteurs, qui soulignent la nécessité de maintenir une polyvalence indispensable à la résilience des exploitations. Cette tension se traduit par une chute drastique des effectifs dans certains lycées agricoles :

« Normalement, on a entre 300 et 400 inscrits… et aujourd’hui, nous avons à peine 20 inscrits » (acteur local).

Des besoins différenciés et des initiatives locales de résilience

L’étude met en évidence une hétérogénéité des besoins selon les catégories d’acteurs, souvent entravés par des contraintes structurelles (foncier, accès au marché, financement) que la formation seule ne peut résoudre.

Face aux limites du conseil agricole, des mécanismes endogènes émergent : implication accrue des communes, mutualisation inter-PDA, initiatives locales d’appui à l’installation des jeunes.

Pistes d’action proposées à l’ABéFAR

Les recommandations s’articulent autour de quatre piliers :

  1. Consolider l’ABéFAR au niveau national ;
  2. Renforcer l’ancrage territorial de l’ABéFAR dans les Pôle de Développement Agricole (PDA) ;
  3. Mener un plaidoyer pour une FAR adaptée aux agricultures diversifiées ;
  4. Porter des chantiers de réflexion-action sur l’insertion des jeunes, l’agroécologie et les territoires apprenants.

Pendant le restitution auprès des acteurs du territoire

Une expérience humaine et professionnelle marquante

Au-delà des résultats analytiques, cette recherche-action a constitué une expérience humaine et collective majeure. Elle a renforcé chez les apprenants une posture réflexive d’acteurs de changement, nourrie par la diversité des parcours et la richesse des échanges.

La mobilisation des acteurs locaux, la disponibilité des producteurs et l’engagement constant des formateurs ont profondément marqué l’équipe. Cette interaction sincère entre recherche, formation et terrain rappelle que les systèmes de formation agricole ne peuvent se transformer durablement qu’en restant à l’écoute des territoires et de ceux qui les font vivre.

«  Nous avons tout dans cette promotion  », résume un apprenant

Remise des attestations de formation au module présentiel

​Auteurs :
Akoma Faustin Afora, Doris Mbeng, Diallo Mamadou Lamarana II, Edgar Roussel Wakam Pueufo, Medoune Ndiaye, Oumou Diallo
Apprenants du master international « Ingénierie de la Formation Agricole et Rurale » (MIFAR),
Promotion 2025/2026