Analyse des changements dans le système de formation agricole béninois

Comment la réforme de territorialisation de l’agriculture et de la formation agricole et rurale (FAR) au Bénin se traduit-elle concrètement dans les territoires ? À la demande du réseau national ABéFAR, une étude de recherche-action menée par les apprenants du master MIFAR en novembre 2025, apporte un éclairage précieux sur les transformations en cours, les perceptions des acteurs et les conditions nécessaires à une FAR mieux arrimée aux réalités agricoles locales. Retours sur cette formidable expérience collective et sur les principaux résultats obtenus.

Une étude de terrain au cœur des dynamiques territoriales

L’étude a été réalisée pendant le module en présentiel du master MIFAR, qui s’est déroulé en novembre 2025 au Lycée Agricole Médji de Sékou, Bénin.

Conduite dans les communes d’Allada et de Tori, autour du lycée agricole, l’étude a mobilisé 22 étudiants issus 12 pays de d’Afrique (Togo, Cameroun, Bénin, Madagascar, Sénégal, République Démocratique du Congo, Burkina-Faso, Mali, Niger, Guinée, Côte d’Ivoire et Tunisie), accompagnés par leurs formateurs Betty WAMPFLER (Institut Agro Montpellier) et Mohammed EL AMRANI (ENA Meknès), dans une démarche de recherche-action.

Promotion du master MIFAR 2025/2026

Pendant douze jours, ils sont allés à la rencontre de 67 acteurs : jeunes, femmes, chefs d’exploitation, organisations professionnelles agricoles (OPA), acteurs du conseil et de la formation, institutions territoriales.

L’objectif central était de répondre à une question clé formulée par l’ABéFAR : comment les changements liés à la territorialisation du développement agricole et de la FAR sont-ils perçus, appropriés et vécus par les acteurs agricoles du Pôle de Développement Agricole n°7 ?

Ces changements s’inscrivent dans la stratégie nationale de territorialisation et de spécialisation agricole amorcée depuis 2016 au Bénin, structurée autour des sept Pôles de Développement Agricole (PDA).

​Une agriculture diversifiée et dynamique

Les enquêtes révèlent un écosystème agricole dynamique. Cette vitalité repose sur la fonctionnalité de l’Agence Territoriale de Développement Agricole (ATDA 7), l’engagement des acteurs (hommes, femmes, jeunes) et l’accès aux ressources naturelles.

L’agriculture y est diversifiée, combinant la culture de l’ananas avec des productions associées (maïs, manioc, maraîchage, élevage). Cette polyvalence productive est qualifiée par les acteurs comme un pilier de la sécurité alimentaire, de la gestion des risques et de la préservation des ressources via l’agroécologie.

« La polyvalence nous permet de mieux gérer les risques et de sécuriser nos revenus », souligne un chef d’exploitation interrogé.

Sur le terrain

Transformation institutionnelle du système de formation agricole et rurale

L’analyse met en évidence une reconfiguration structurelle du système de formation agricole béninois, centrée sur la dynamique territoriale du Pôle de Développement Agricole n°7, la perception des acteurs et l’adéquation entre l’offre de conseil et les besoins réels.

  • Territorialisation du développement agricole

Le modèle centralisé de vulgarisation (CARDER), piloté par l’État, évolue vers un modèle territorialisé structuré autour de sept Pôle de Développement Agricole. Cette réforme fixe les priorités en fonction des spécificités locales, a créé des Agences Territoriales de Développement Agricole (ATDA) soutenues par les collectivités, projets et conseil privé, maintient un contrôle régalien par le ministère de l’Agriculture, de l’Élevage et de la Pêche, et diversifie les financements via le Fonds de Développement Agricole (FDDA) et les Institutions de Microfinance (IMF).

  • Changements en cours au niveau de la FAR

La FAR au Bénin évolue vers la spécialisation par métier en formation initiale, avec la création d’Unités Économiques à Vocation Pédagogique (UEVP) de 1000 ha, l’intégration de la formation continue, la professionnalisation des enseignants et la réduction de la durée des études (3 ans pour le Diplôme de Technicien au Métier).

Cependant, des inquiétudes apparaissent : la spécialisation étroite est parfois en décalage avec les besoins de polyvalence des exploitations, essentielle pour leur résilience. Cela se traduit par une chute des effectifs inscrits, de 300 à seulement 20 élèves dans certains lycées agricoles.

« Normalement, on a entre 300 et 400 inscrits… et aujourd’hui, nous en avons à peine 20 » – témoignage recueilli sur le terrain.

  • Perceptions des politiques

La perception des politiques par les acteurs est globalement positive : ils apprécient les actions de l’ATDA n°7, sont bien informés des nouvelles réformes agricoles, participent aux communications et consultations pour l’élaboration des politiques de développement agricole, et bénéficient de conditions plus favorables pour la création de coopératives dans le cadre de la nouvelle réforme.

Sur le terrain

Une réforme de la FAR perçue comme nécessaire mais incomplète

​Si les acteurs saluent la réduction de la durée de formation et le renforcement de la pratique, des limites majeures subsistent par rapport à la faible inclusion des acteurs de terrain dans la conception des réformes, le risque de la spécialisation et la dépendance des dispositifs vis-à-vis des projets extérieurs. Un écart demeure entre la vitalité des territoires et la capacité du système actuel de la FAR à la valoriser.

​Malgré l’opérationnalité des ATDA, l’offre de conseil technique reste quantitativement insuffisante. Face à cette insuffisance, des mécanismes endogènes émergent :

  • ​Les mairies s’impliquent via l’aménagement d’espaces communautaires et l’allocation périodiques des parcelles aménagés aux jeunes,
  • ​Une collaboration entre pôles permet de mutualiser les appuis en vue de soutenir les grands producteurs de filières de diversification.

Des besoins de formation différenciés selon les acteurs

L’étude souligne une hétérogénéité des besoins, souvent freinés par des obstacles systémiques (foncier, marchés) que la formation seule ne peut résoudre.

  • ​Les chefs d’exploitation maîtrisent les techniques de productions biologiques, mais font face à l’instabilité des marchés, aux pertes post-récolte et au coût élevé des intrants. Leurs besoins portent sur la transformation, la gestion comptable et l’agroécologie ;
  • ​Les femmes, fortement impliquées dans la transformation et le maraîchage, subissent une précarité foncière (70 % de locatrices) et un accès limité au crédit. Elles sollicitent des formations en éducation financière et gestion du personnel ;
  • ​Les jeunes se heurte à un paradoxe structurel. Alors que les exploitations manquent de main-d’œuvre qualifiée, les jeunes peinent à s’installer faute d’articulation entre formation, accès au foncier et financement ;
  • ​Les OPA, bien que restructurées par la territorialisation, manquent de capacités managériales et de personnel qualifié pour s’intégrer durablement dans les chaînes de valeur.

Des recommandations stratégiques pour l’ABéFAR

À l’issue de ce travail collectif, plusieurs pistes d’action ont été formulées, notamment :

  • renforcer le rôle de l’ABéFAR aux niveaux national et territorial ;
  • créer des espaces de concertation locaux au sein des PDA ;
  • mener un plaidoyer pour une FAR articulant formation initiale, formation continue et insertion ;
  • développer des chantiers de réflexion-action sur l’agroécologie, l’insertion des jeunes et favoriser l’émergence de territoires apprenants.

Pendant le restitution auprès des acteurs du territoire

Une expérience humaine et professionnelle marquante

« La persévérance de plusieurs d’entre nous, ayant candidaté à plusieurs reprises au master, témoigne de la pertinence de cette formation pour nos parcours professionnels respectifs  », confie un participant.

​Le stage présentiel a constitué un véritable cadre de découverte et un moment essentiel pour la consolidation de l’esprit “d’acteur de changement”.

Au-delà de la découverte de nouvelles démarches, cette immersion nous a permis de confronter nos habitudes de terrain à une méthodologie plus réflexive, restructurant ainsi durablement nos pratiques professionnelles.

Remise des attestations de formation au module présentiel

Cette expérience fut également une aventure humaine exceptionnelle. La cohésion entre binômes et le partage de la richesse des parcours de chacun ont révélé un potentiel collectif remarquable.

« Nous avons tout dans cette promotion  », résume un apprenant

Les apprenants adressent leurs remerciements à l’ensemble des acteurs mobilisés, à l’ABéFAR, au Réseau FAR, à l’AFD ainsi qu’aux équipes du lycée agricole de Médji de Sékou pour leur accueil et leur engagement.

Apprenants du master MIFAR
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